Réflexions sur le Rugby
Le rugby est porteur de symboles de violence. Le nier serait stupide, mais cette violence est également soutenue par quelque chose d’assez somptueux qui est le don de l’autre. A ce jeu, tu protèges l’autre, comme tu te protèges. C’est la fusion qui est belle. Je ne crois pas au courage. Je ne sais plus qui a dit : « il n’y a pas de héros. Il n’y a que des circonstances héroïques. » Nous n’avons aucun sens individuel. Notre force, c’est le contact charnel, c’est cette terrible envie de l’autre. J’aime les symboles et j’ai envie de dire que notre jeu, c’est un culte de la féminité. Une mêlée, c’est un organe féminin, ce ballon qui sort, ces convulsions soudaines, c’est l’acte procréateur chez la femme. J’ai toujours cru à cet élan de féminité. C’est l’homosexualité latente des rugbymen qui s’exprime dans le contact charnel comme dans le refus de se délier. Les démonstrations exacerbées de virilité ne trompent personne. D’où, d’ailleurs, le besoin qui est le nôtre des troisièmes mi-temps. L’alcool et la fête ne sont, ici, que des prétextes. La troisième mi-temps, c’est l’organe féminin qui s’effiloche au fil de la soirée pour que les individus reprennent, peu à peu, leur place de citoyen. C’est pour cela que les femmes n’ont rien à y faire. C’est très difficile à expliquer et ça n’a rien à voir avec quelque élan machiste.
Serge Simon in Chroniques Ovales de Jacques Verdier
Le rugby aura tenu une place considérable dans ma vie. Je m’y suis enfoncé, je m’y suis planté, comme d’un socle de charrue dans la terre. Je ne pourrai plus, le voudrais-je, lui échapper au profit du premier songe qui passe. Après trente ans de rêve, de divagations ridicules, j’en suis toujours à faire ce constat ébloui : le rugby me passionne comme au premier jour ! Une discussion enflammée sur le jeu de ligne, le mouvement des épaules à l’attaque de la balle, la dissociation jambes-tronc, le léger balancement des doigts pour accompagner le ballon et l’envie de jouer – ne fut-ce qu’un match à toucher – me revient et m’assaille avec la même force tellurique, sauvage, impayable, que j’avais à dix ans à accompagner mes copains, à les précéder vers n’importe quel champ où exercer notre coupable activité aux yeux de nos mères respectives. Lesquelles, ne nous voyaient pas sans dommage revenir crottés, chemises déchirées, chaussures dans un sale état. Mes fils m’invitent-ils à participer avec eux et leurs copains à un match à toucher, à recomposer ces gestes du rugby dit d’évitement où nous jettent des trois contre deux et des deux contre un à la pelle ? Je suis le plus jeune d’entre eux. Le plus passionné ; Et d’une béatitude qui exaspère ma femme, laquelle doit s’interroger sur l’état de santé mentale d’un mari à ce point assujetti à ses rêves d’enfance. Rien au monde ne saurait pervertir ma joie. Aucune de ces angoisses dites existentielles, aucun problème domestique, affectif ou professionnel, ne saurait résister à cette bulle magique de l’enfance et corrompre le bonheur où je suis de m’immerger dans son univers. En serai-je encore à gentiment délirer sur les mérites comparés du jeu debout ou des ballons mis au sol après regroupement, le jour de ma dernière heure ? En moi, quelqu’un s’offusque. La comédie a assez duré et il serait grand temps de passer aux choses sérieuses. Je songe aussitôt à mon vieux pote Henri Rozès : plutôt mourir comme les Indiens que d’apprendre à devenir raisonnable… Jacques Verdier in Chroniques Ovales